ANALYSE DES RÉSULTATS


6) Comment les enfants s'approprient-ils la syntaxe de Smalltalk ?

Pour répondre à cette question, nous allons décrire la stratégie que nous avons mise en œuvre sur le plan didactique, ce qu'elle a provoqué comme réactions et comme propositions de la part des enfants. Le didacticien a conçu un logiciel dont les menus devaient conduire tout en douceur à la découverte de la syntaxe de Smalltalk. Mais nous ignorions avant d'expérimenter si les enfants seraient capables de la comprendre et de l'utiliser correctement.
Autrement dit, nous allons essayer de comprendre « Comment les enfants ont appris à parler avec un ordinateur… ». Il s'agissait en effet, d'une de nos préoccupations essentielles que nous avons exprimée en nous appuyant sur les idées de Seymour Papert, dans le chapitre « Pourquoi programmer ? Pourquoi choisir Smalltalk ? »
Faisons un parallèle un peu schématique avec l'apprentissage de la langue maternelle. En agissant, en observant, en écoutant, en imitant les sons le jeune enfant apprend quelques noms, quelques verbes. Il les associe pour faire des phrases simples que l'adulte lui suggère. Il acquiert sans s'en rendre compte les règles élémentaires de syntaxe. Il peut se faire comprendre et être compris, ce n'est que beaucoup plus tard vers 8 ans environ qu'il va découvrir les notions de verbe, de sujet, de complément, de phrase…Nous retrouvons à peu près ces étapes, dans notre approche de l'apprentissage « d'une langue artificielle », le langage Smalltalk.

a) Des menus et des boutons pour introduire le langage

Dans un premier temps, les enfants utilisent un « langage clefs en mains » prévu par le logiciel. Il leur suffit de cliquer sur des objets, des boutons ou des menus déroulants pour communiquer avec l'ordinateur. Cette première étape est essentielle, car elle leur permet de comprendre par « essais erreurs » ce qu'est un « objet » et ce qu'est un « message ». Les enfants donnent sans trop de difficultés à un objet l'ordre désiré. Le choix de ce qui est affiché dans les menus déroulant rappelle volontairement la syntaxe de Smalltalk.

b) Des écritures spontanées

Dès cette première étape, de retour en classe, les enfants rédigent dans leur cahier leurs démarches et leurs essais. On voit alors apparaître dans les cahiers des langages semi naturels, que les enfants inventent spontanément. On trouve dans les cahiers des expressions telles que : « Vadépartvisible, Va départ visible, Symétrieverticale, symétrie horizontale vers la droite, efface-toi, effaceToi, effacetoi »
Les enfants mélangent l'orthographe usuelle et celle de Smalltalk. L'explication est simple : les enfants utilisent des menus déroulants. Ils n'ont pas à se préoccuper des fautes de frappe. Quand ils rédigent, ils n'ont plus l'ordinateur sous les yeux. Ils mémorisent des bribes de syntaxe… Leur attention se fixe surtout sur les actions géométriques provoquées par le menu déroulant.

remarque : À ce stade au CM2, et dans une classe de bon niveau, il n'y a pas eu d'incidences négatives sur l'orthographe. Avec des élèves faibles ou plus jeunes, il faudrait être plus prudent…

Dans ces écritures spontanées, la majorité des enfants désigne d'abord l'objet : maison puis la liste des instructions qui sont séparées par des passages à la ligne.
La notion d'objet courant est spontanée, il est désigné explicitement : (maison) (poisson)


groupe 9 (février 96)

 


D'autres groupes pour inventer des raccourcis ont l'intuition du répète: fois:

groupe 4 (février 96)

 

groupe 6 (février 96)

 


Nous pouvons remarquer que le groupe 4 utilise spontanément le point comme terminaison, alors que le groupe 6 se sert de la virgule, mais met un point à la fin du bloc d'instructions. Chacun de ces deux groupes a l'intuition du « répète: fois: » et le code de manière astucieuse.
c) L'introduction progressive de la syntaxe d'un langage artificiel
Dans une seconde étape les enfants « doivent parler avec l'ordinateur » et pour cela ils écrivent dans des fenêtres de texte du code Smalltalk. Les enfants sont contraints de respecter certaines règles : la syntaxe du langage Smalltalk. Notons cependant que les règles du langage ne sont pas parachutées brutalement, mais introduites, dans chaque groupe quand le besoin s'en fait sentir. On introduit alors un nouvel outil, une nouvelle possibilité. Observons comment ce code évolue au cours du temps.
+ Introduction de la programmation textuelle et de la séquence
(Groupe 8, mars 1996)

Le problème de David (damier avec deux motifs) était rigoureusement insoluble par les menus déroulant, ce fut l'occasion d'introduire les fenêtres de texte et un début de « code SmallTalk ».





Les séquences sont constituées d'une succession d'ordres qui s'adressent ici au même objet. Les ordres sont terminés par des points. L'objet est nommé par son nom qui commence par une majuscule. Nous avons respecté les habitudes classiques du langage. Une méthode ou ordre s'écrit en un seul mot, pour faciliter la lecture on introduit des majuscules.

+ Introduction de la notion du paramétrage
(Groupe 4, mars 1996)

Le « Poisson glisseVersLaDroite: 2 » fut introduit dans les groupes 4 et 8 pour éviter la répétition de :
«  Poisson glisseVersLaDroite.  Poisson effaceToi.  Poisson glisseVersLaDroite. ».

Poisson vaDépartVisible.
Poisson glisseVersLaDroite: 2.
Poisson glisseVersLaDroite: 2.
Poisson glisseVersLeBas: 1.

Le paramètre 2 de la méthode « glisseVersLaDroite » fait glisser le carreau vers la droite sur une distance égale au double du côté du carreau. Cette notion n'a posé aucune difficulté et les enfants ont proposé spontanément de l'utiliser pour réaliser les damiers.

+ Introduction du bloc et du répète (Groupe 10, mai 1996)
Le « répète » évite une répétition fastidieuse d'instructions identiques. Cette notion qui avait déjà été pressentie dans la rédaction des cahiers a semblé très naturelle aux enfants.
Touffu vaDépartVisible.
Touffu glisseVersLaDroite: 1.
Touffu répète: 8 fois: [Touffu tourneDroite90. Touffu glisseVersLaDroite: 1.]

Plutôt que de relancer 8 fois un bloc d'instructions, il suffit d'utiliser un répète en inscrivant le bloc d'instructions entre deux crochets.



+ Introduction de la cascade (Groupe 8 mai 1996)

Les enfants n'ont eu aucune difficulté à concevoir qu'un même objet pouvait recevoir plusieurs ordres successifs comme le montrent les écritures spontanées dans les cahiers.
Guitare vaDépartCaché.
Guitare glisseVersLeBas;glisseVersLaDroite;soisVisible.


Un même objet peut recevoir plusieurs messages séparés par un point-virgule. Cette opération s'appelle une cascade. Les élèves ont accepté sans rechigner la syntaxe un peu compliquée de la « cascade » mais peu d'enfants l'ont utilisée.


+ La création de nouvelles méthodes grâce au « Browser »

Le groupe 5 est le seul à avoir utilisé le « Browser ». Les enfants ont parfaitement compris que le mot « self » désignait l'objet courant et que l'on pouvait le traduire par toi-même. Cette utilisation du « self » a été possible car les enfants avaient bien saisi la notion d'objet courant. Devant la complexité de leur projet, ils ont également programmé damier2. Il va de soi que damier et damier2 peuvent être simplifiés. Les enfants auraient pu le faire, mais le temps leur a manqué.


Groupe 5 (fin juin 1996)




d) Conclusion : « apprendre à parler avec un ordinateur »

La phrase de Seymour Papert : « Or apprendre une langue est l'une des choses que les enfants font le mieux. Tout enfant normal apprend à parler. Pourquoi, en ce cas, un enfant ne pourrait-il pas apprendre à parler avec un ordinateur ? » est parfaitement illustrée par notre approche d'un langage artificiel avec les jeunes enfants.
Les enfants sont passés progressivement d'un langage « clefs en mains » à un langage écrit qu'ils ont inventé spontanément dans leur cahiers. Il ne restait alors plus qu'à introduire la syntaxe du véritable langage informatique dont les enfants ont accepté sans rechigner la grande rigidité, par rapport à la souplesse de leur langue naturelle. La joie de pouvoir communiquer avec un ordinateur était à ce prix…
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